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Cosmopolitiques

Londres: prédateurs d'en haut, prédateurs d'en bas

Auteur: 
Dominique Boullier

Les observateurs ont tous été frappés par cette frénésie de pillage des émeutiers londoniens qui semble être leur seul but. Cette attitude de prédateurs semble en fait fonctionner en miroir de l’activité quotidienne de la City voisine et de la crise boursière actuelle où la prédation est devenue la règle.
Les différences entre les émeutes de Londres et d’autres situations de troubles sont patentes : pas d’objectifs politiques ni même d’opposition systématique à la police, comme dans les émeutes des banlieues françaises de 2005. La forme même de ces émeutes, à savoir le pillage principalement, semble être aussi leur but. Pas de grandes finalités donc, mais pas de grandes causes sociales classiques non plus : la situation de crise s’est certes aggravée, les relais d’intervention sociale ont été petit à petit démantelés mais c’est la forme même de l’expérience de cette crise, l’inoccupation, l’ennui, qui semble encourager la participation de cercles très larges et non une révolte contre ces mêmes causes. Les clivages ethniques ont été vite relativisés, malgré le facteur déclenchant (la mort d’un jeune noir tué par la police), pour créer un appel d’air pour toutes les communautés et un effet d’unité propice à la contagion. La forme de la prédation est en fait le message, le but et la cause à elle seule, ce qui ne justifie pas pour autant les propos de va-t-en-guerre de Cameron pour disqualifier les délinquants.
La prédation des magasins est restée souvent locale et ne s’est pas déplacée dans le centre de Londres, elle a visé les magasins des chaines et des marques pour pouvoir revendre ces biens si réputés, mais les petits magasins se sont aussi retrouvés victimes collatérales, ce qui a été critiqué par la population locale. Seuls les magasins de livres n’ont guère attirés les émeutiers semble-t-il. Bref, un grand succès pour le marketing : l’attachement aux marques a fait ses preuves puisque ce sont elles qui sont pillées en priorité. Nous partageons bien les mêmes valeurs ont semblé dire les émeutiers (le luxe, les marques), et c’est bien pour cela que nous les pillons. Belle connexion des esprits réalisée par la publicité et les médias : l’attention de tous est désormais fixée sur les mêmes objets, les mêmes mythes, n’est ce pas cela l’intégration ? Sinon, les pauvres devraient donc aimer la patrie et leurs concitoyens pendant que les riches vivraient au dessus de ces frontières finalement si mesquines pour piller où bon leur semble dans des paradis fiscaux notamment ? Non, la mondialisation d’en bas et celle d’en haut fonctionnent selon les mêmes repères opportunistes, quand bien même tout les différencie dans les ressources et les méthodes.
Dans la prédation telle que la décrit l’anthropologie, ses cibles doivent être ni trop proches ni trop lointaines, dit Descola, pour pouvoir être incorporées. Il ne semble pas venir à l’idée des émeutiers de piller la City, car elle est trop loin et surtout ses biens sont trop invisibles et impossibles à s’approprier (des titres immatériels et des valeurs mobiles, attaquer un siège social n’a guère de sens). Mais la prédation s’impose, malgré cela, comme un schéma de relation partagée. Descola a proposé un tableau des relations entre les êtres, dans lequel la prédation prend toute sa place, comme une forme présente dans toutes les sociétés et non seulement dans les sociétés traditionnelles. Il la distingue du don et de l’échange, puisqu’elle est orientée négativement, mais aussi de la production, de la protection et de la transmission (qui tisse des relations asymétriques et génétiques entre les entités). Or, si l’on reprend chacun de ces schémas, qui composent toute société à des degrés divers, il faut alors se souvenir que les diagnostics, savants ou ordinaires, sur les causes des émeutes mentionnent finalement sans cesse l’affaiblissement de tous les autres schémas, affaiblissement qui favoriserait ainsi l’extension du domaine de la prédation. Transmission problématique voire disparue (et la présence d’enfants de dix ans parmi les émeutiers en est un indice), production anémiée (et absence de postes de travail, industriel ou de service), protection démantelée (comme celle des services sociaux du modèle de l’état providence), don réduit aux occasions rares ou aux solidarités très proches ou militantes, échange dominé par le marchand mais raréfié par la faiblesse des ressources. Reste la prédation, dont l’avenir est certain, mais qui a toujours eu sa place.
A tel point que l’on doit même considérer qu’elle constitue le mode dominant des relations instituées par l’économie financière. Depuis trente ans en effet, la répartition des richesses a basculé massivement du coté de la rente et des actionnaires qui prélève une part de en plus en plus importante sur la valeur ajoutée des entreprises. Mieux encore, toute une partie de la rémunération de ces actifs financiers repose de plus en plus sur des montages spéculatifs qui profitent autant des hausses que des baisses, dans l’indifférence complète aux supposés « fondamentaux » d’une supposée « économie réelle » et de la supposée « valeur ». La prédation par la finance fait en réalité partie de ces fondamentaux désormais, aussi irrationnelle soit-elle si l’on se situait dans un autre cadre d’analyse que celui de la prédation. De façon symétrique, certains s’étonnent de l’irrationalité des émeutiers qui détruisent en même temps leurs propres quartiers, et y sabotent tous les liens de sociabilité, en perdant le sens des « valeurs ». Mais les valeurs comme la valeur sont désormais portées par les rapports de prédation et sont dès lors tout à fait explicables à condition d’éviter le registre de l’indignation qui peine à reconnaitre le monde qui est le nôtre. Les prédateurs d’en haut comme ceux d’en bas ont le sens des valeurs, mais ce ne sont pas celles d’une démocratie solidaire ni celles d’une production industrielle utile, c’est le moins qu’on puisse dire. La prédation financière n’est pas nouvelle, la prédation a même joué un rôle dans ce qu’on appelle l’accumulation primitive qui a permis le capitalisme (matières premières, esclavage, etc.). Mais elle est aussi au cœur des dispositifs d’innovation sur internet (cf. Gensollen) qui voient les grandes entreprises réduites à piller systématiquement les innovations générées dans les réseaux informels du net, à partir de l’expérience des utilisateurs, avertis ou non.

La prédation comme événement
La prédation ne peut par définition constituer un modèle stable de relations. Les émeutes comme les bulles et les crises financières sont les moments favorables pour les attaques. La période récente voit ainsi se présenter en miroir la prédation des émeutiers londoniens sur les magasins de marques pendant qu’à quelques blocs de là, les traders parient sur l’effondrement des états soumis au diktat d’une dette que la finance a elle-même provoquée. Les prédateurs au bout du compte menacent toujours l’Etat, sans nul doute, et plus fondamentalement le droit. Les derniers épisodes de la crise financière ont eu le mérite de le rappeler. Ces événements prennent par surprise et font monter le stress, qui est le carburant commun aux deux populations. L’événement est attendu, on sait qu’il va venir (cf. mon livre « La ville-événement. Foules et publics urbains » aux PUF, 2010), les tensions sont là et finalement personne ne devrait être surpris mais il faut profiter de l’étincelle, profiter en opportuniste, car c’est bien le régime d’action dominant de ces deux populations, traders et émeutiers londoniens. Pas de plan, pas de coordination préétablie mais un art de l’occasion qu’il ne faut pas manquer, pour vendre ou pour acheter, des centaines de fois en quelques secondes s’il le faut avec le High Frequency Trading, ou pour entrer et pour sortir du magasin défoncé avec le poste de télé ou les vêtements qu’on saura revendre. Et pour cela, il faut être en éveil, en alerte, ce mode d’attention si particulier auquel nous sommes tous soumis avec nos portables. Et c’est ainsi que la contagion peut s’effectuer, cette propagation tant facilitée par les réseaux numériques, pour les émeutes comme pour les crises boursières.

La prédation contre le politique
Face à un tel état d’esprit, le temps des politiques, des institutions, du droit, semble totalement décalé et sans prise. La prédation d’en bas (les émeutes) et la prédation d’en haut (la spéculation financière) prend tout gouvernement en tenaille et le rend impuissant. Notons-le, seules les mafias savent circuler aisément entre les deux niveaux : il suffit de lire et de voir Gomorra pour s’en convaincre et voir clairement que les mafias ont aussi effectué leur mutation,  la Camorra et la N’drangheta ne ressemblent plus à la mafia sicilienne de l’avant guerre car leur implication dans la finance et leur mondialisation sont nettement plus importante, alors que leurs aptitudes de régulation locale ont disparu au profit d’une prédation souvent très violente. Les mafias apprennent à chacun à tirer profit de toutes les occasions, sans dénoncer ni s’occuper des affaires des autres, dans un état d’esprit de « l’arrangement » qui tue aussi sûrement tout débat. Ce qui signifie clairement la déchéance radicale du politique, de la capacité à construire un monde commun, qui nécessite toujours discussion et arbitrage. Examinons autour de nous tous les comportements opportunistes qui consiste à contourner ou détourner le droit dès que possible, et à s’arranger, à supporter, à « la fermer » à condition que les autres la ferment aussi sur ses petits avantages et les petites prédations. Cette loi du silence tue sûrement toute démocratie mais reste la seule marge de manœuvre pour les petits prédateurs que nous sommes poussés à devenir. Les grands prédateurs, eux, n’ont plus aucun sens des limites, comme on le voit avec DSK, car toute la prostitution ordinaire et la pornographie normalisée sur internet sont des indicateurs sûrs de l’empreinte mentale de la prédation dans nos rapports les plus intimes.
La prédation ne peut pas faire l’objet d’une négociation, car elle se fait contre le droit et sur un principe négatif a priori. Elle a toujours eu sa place et l’aura toujours parmi les types de relations entre humains ou entités diverses (car la prédation des ressources naturelles relève du même principe). Tout est question de limitation de sa place, de maintien et de renforcement des autres modes de relation possibles. Mais réduire la place de la prédation ne sera obtenu que par l’exercice pur de la force, pas nécessairement violente, autant contre les prédateurs d’en bas (les émeutiers) que contre la prédateurs d’en haut (les spéculateurs) et contre les intermédiaires (les mafias).
L’état de guerre permanente est devant nous, et celui dû à la guérilla des émeutiers ou des incidents dans les quartiers sera moins durable que celui créé par la finance. Toute idée de paix est hors des schémas mentaux des prédateurs. Le temps de la prédation est le temps qui vient mais il est déjà là.

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