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Cosmopolitiques

Un plan régional santé environnement qui favorise l'empowerment des populations?

La condition d’un plan durable n’est pas l’excellence de ses mesures mais sa capacité à puiser ses racines dans le milieu de la vie ordinaire et dans ses ressources. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité, bien connue dans les traditions de diffusions ratées d’innovation techniques et sanitaires dans les populations des pays en voie de développement, c’est avant tout une question politique, un choix fait en faveur de l’empowerment des populations, sous toutes les formes de regroupements imaginables. Car toutes les formes prises par la mise en œuvre du plan seront plus importantes politiquement que les mesures elles-mêmes.

Notes sur la prise en compte des compétences citoyennes dans l’élaboration d’un plan santé environnement durable

Dominique Boullier (Pour la Région Bretagne)

La logique perverse des « plans » consiste à penser que l’essentiel se déroule dans les diagnostics et dans les mesures qui seront prises par les « autorités compétentes ». C’est du moins ce qui est le plus facile à faire connaitre et à évaluer et pourtant, c’est à coup sûr risquer de créer des attentes abusives, des repères vite dépassés et des rapports politiques sclérosés :
 
·    Attentes abusives car on pense que ce sont les élus et l’administration qui vont « piloter le changement » et le faire… à la place des citoyens.
·    Repères vite dépassés, car les connaissances sur lesquelles s’appuient les experts seront nécessairement à reprendre, à contester, à réviser dans les années qui viennent.
·    Rapports politiques dépassés car ces deux postures, représentation politique et représentation scientifique, maintiennent les citoyens dans l’état traditionnel de dépossession qui a fait le modernisme et son lot contemporain de productivisme furieux et de démocratie oligarchique.

Les participations en mode mineur

On peut certes introduire une dose de participation dans les débats et ouvrir les controverses, tout un savoir-faire commence à se construire sur ce plan, après les Technology Assessments canadiens, hollandais, etc. et après le travail de la CNDP en France (mais les questions de santé y sont précisément restées très souterraines). Mais comme on le voit, ce sera toujours une procédure très lourde à mettre en place, crise après crise, controverse après controverse, qui ne produit pas d’extension massive et durable de la participation.
On peut aussi proposer de la formation, de la sensibilisation, et tous les groupes de travail du PRSE l’ont fait. Mais il existe tant de façon de faire de la formation que certaines peuvent devenir contre-productives lorsqu’on commence par considérer que les citoyens ne savent rien, qu’ils ne peuvent discuter qu’une fois qu’ils seront formés -sous-entendu correctement- ce qui est le présupposé de base de toute la IIIe République, qui a produit l’école publique -ce qui n’est pas rien mais qui n’est sans doute plus la question pertinente à l’époque d’internet.

Le pari de l’empowerment

Si l’on veut que le plan soit durable, il faut être plus audacieux que cela et faire un vrai travail de changement des modes d’intervention permanent du public et des citoyens sur les questions santé/ environnement.

Si nous partions d’un autre pari (pas plus fou que celui qui consiste à dire que l’on peut sensibiliser et éduquer tout citoyen), qui consisterait à dire que les citoyens savent et font déjà beaucoup de choses ?
·    Si l’on prend au sérieux leurs savoirs traditionnels (non mentionnés dans aucun rapport des groupes de travail) qui gardent toute leur influence et aussi toute leur efficacité (notamment en matière d’habitat, de cultures, d’alimentation, mais aussi de soins naturels),
·    si l’on prend au sérieux toute leur activité d’automédication, impressionnante mais toujours décriée ou crainte, surtout par les médecins et les groupes pharmaceutiques,
·    si l’on prend au sérieux tous les réseaux interpersonnels d’entraide, autour de maladies rares par exemple, qui sont désormais équipés avec internet sous forme de forums, de réseaux sociaux, mais qui ont leurs équivalents dans les relations face-à-face,

alors nous pourrons mobiliser une énergie puissante, un soif de connaissance et d’action qui a fini par être confisquée par les experts. La condition d’un plan durable n’est pas l’excellence de ses mesures mais sa capacité à puiser ses racines dans le milieu de la vie ordinaire et dans ses ressources. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité, bien connue dans les traditions de diffusions ratées d’innovation techniques et sanitaires dans les populations des pays en voie de développement, c’est avant tout une question politique, un choix fait en faveur de l’empowerment des populations, sous toutes les formes de regroupements imaginables. Car toutes les formes prises par la mise en œuvre du plan seront plus importantes politiquement que les mesures elles-mêmes.

Plusieurs politiques sont possibles, celle de l’empowerment doit avoir ses chances. Elle suppose :

1.    un travail approfondi de prise en compte des savoirs traditionnels, de tous types, présents dans la population bretonne (et il faut alors oser sortir des porte-parole officiels pour les trouver), pour les reprendre et aider à leur circulation lorsqu’ils ont fait leur preuve. Les savoirs traditionnels sont des modèles de principes de précaution, comme on l’oublie trop souvent. Il faut donc les évaluer et leur redonner leur chance, au-delà d’un seul modèle de médecine et de santé. Tant qu’on persistera à traiter les problèmes de relation santé/ environnement dans le cadre d’un modèle purement allopathique, il ne sera pas possible de faire avancer le traitement des problèmes. (attention, ceci n’est pas un plaidoyer pour l’homéopathie mais pour toutes les formes de connaissance rendues disponibles et prises au sérieux et discutées).

2.    un travail de mobilisation et de renforcement de tous les réseaux d’entraide qui sont autant de constituants du « tissu de santé ordinaire » tissé par les citoyens eux-mêmes : l’appui aux groupes de patients, à leurs plate-forme d’échanges, aux réseaux d’information qui donnent un cadre de participation active à tous les patients et à tous les consommateurs. Prenons le risque de pousser une analogie un peu loin : les alcooliques anonymes, nous savons que ça fonctionne, non ? Disons que nous sommes tous d’une façon ou d’une autre des « addicts du productivisme » et que cela détruit notre santé, que nous le savons et que nous continuons pourtant. Comment sortir de cette addiction si nous ne nous entraidons pas, si l’appartenance à un groupe ne nous aide pas à sortir de cette drogue dure des activités, des pratiques, des consommations autodestructrices ? La différence entre l’éducation et les AA, c’est qu’il faut être volontaire, actif et que ce n’est jamais l’administration ou les experts qui pourront changer tout cela à notre place.

3.    Un travail de révision constante des données, des questions, des réponses, qui ne pourra jamais être mis en œuvre par une institution quelle qu’elle soit. Prenons l’exemple des pollutions chimiques dans la basse vallée de la Seine : les habitants ont été recrutés pour servir de « nez », pour identifier, avant les capteurs techniques, des nuisances, des pollutions habituelles ou inédites. Ce sont donc des lanceurs d’alertes ordinaires qu’il nous faut, des sentinelles de l’environnement et de la santé, des veilleurs qui nous réveillent quand nous nous endormons dans nos certitudes. C’est valable pour les perceptions de la vie quotidienne, mais aussi pour les savoirs : quel étonnement à ce sujet de voir si peu d’universitaires bretons présents dans ces groupes de travail ! Tous les savoirs sont pourtant à recomposer pour travailler sur ces questions et surtout seront à réviser régulièrement. Si une force d’alerte permanente n’est pas constituée, le plan valable au temps T sera vite obsolète.

4.    Un travail d’expérimentation permanente, car même si les diagnostics sont justes, la mise en œuvre des solutions est toujours épineuse car elles sont toujours multifactorielles, elles doivent s’insérer au mieux dans chaque contexte. Financer ces expériences locales pour modifier des pratiques, suivre des comportements, c’est soutenir l’activité des citoyens et non seulement celles des collectivités, des responsables et des spécialistes. C’est aussi se mettre dans une posture d’apprentissage collectif durable, qui permet de tirer des leçons collectives, de se tromper, d’adapter certaines solutions, etc.

Toutes ces mesures sont un plaidoyer politique pour permettre aux populations de reprendre leurs destins en mains sur le plan santé/environnement parce que personne ne pourra conduire le changement à leur place et parce que c’est un projet politique fort qui rompt avec des siècles de dépossession politique et scientifique. La santé est un bon levier pour cela car toutes les politiques faites de bonnes intentions se sont heurtées à de supposées « résistances », qui ne proviennent en fait que de l’absence de prise en compte du pouvoir des publics concernés.
Or, si l’on prend en compte un des critères de santé les plus critiques, en Bretagne particulièrement, à savoir les dépressions et les suicides, toutes pathologies dites « psy », étonnamment absentes des comptes-rendus des groupes de travail, il est reconnu que le sentiment de perte de prise sur son destin, de dépossession, constitue un trait caractéristique de ces pathologies. Soutenir toutes les occasions de reprendre son destin de santé et d’environnement en mains, de reprendre prise sur ce qui fait la qualité de nos vies, et de le faire collectivement, c’est sans doute une des meilleures mesures prophylactiques pour traiter la dépression, dite la maladie du siècle, alors qu’elle n’est que la maladie créée par la prescription et l’usage des. antidépresseurs (cf. Pignarre).

Dominique Boullier
Aout 2009